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Filtres anti-lumière bleue : attention à leurs effets nocifs

Nous sommes continuellement bombardés de messages nous avertissant que nous utilisons trop les écrans, au détriment notamment de notre vision. D’où le flot de publicités qui nous incitent à utiliser des filtres pour bloquer la lumière bleue des écrans avant qu’il ne soit trop tard…

« Il améliorera votre repos », « Il réduira la fatigue oculaire causée par les appareils électroniques », « Il préviendra les maladies oculaires »… Voilà quelques-unes des nombreuses promesses affichées !

Dans quelle mesure est-ce vrai ? Quels dommages les écrans numériques causent-ils réellement ? Et surtout, est-il vrai que nous abîmons notre vue et notre repos avec la lumière bleue qu’ils émettent ?

Comprendre la lumière bleue

L’éclairage artificiel ne peut pas être accusé de tous les maux. Il a même été une bénédiction pour notre espèce, car il nous a permis d’allonger la durée de nos journées. Dernièrement toutefois, une grande partie de ce « temps supplémentaire » a été consacrée aux écrans des appareils électroniques, dont on sait qu’ils ont une composante de lumière bleue importante, plus froide que celle des ampoules classiques au tungstène ou des ampoules fluorescentes.

Plus précisément, la lumière bleue est la gamme du spectre de la lumière visible dont la longueur d’onde est comprise entre 400 et 495 nanomètres. C’est un type de lumière à haute énergie comme le violet et l’indigo. Ce type de lumière est produit naturellement par le soleil, qui contient aussi d’autres formes de lumière visible invisibles pour l’œil humain, comme les rayons ultraviolets et infrarouges.

Le spectre de la lumière visible avec les raies de Fraunhofer
La lumière bleue occupe les longueurs d’onde allant 380 à 450 nanomètres du spectre lumineux visible. Saperaud/Wikimedia

Y a-t-il une conséquence physiologique au fait que la lumière à laquelle nous sommes le plus fréquemment exposés, de jour comme de nuit, soit « très » bleue ?

Revenons un instant aux effets de la lumière du soleil. Elle est déjà l’un des facteurs qui contribuent à réguler notre horloge biologique centrale, le cycle circadien. Lorsque la lumière atteint notre rétine, elle interagit avec les photorécepteurs présents (cellules cônes et bâtonnets, permettant la vision des couleurs et nocturne) et d’autres cellules photosensibles – telles certaines cellules ganglionnaires contenant de la mélanopsine, qui régulent ce cycle circadien.

La lumière bleue empêche ces dernières de sécréter la mélatonine, l’hormone dite du sommeil car elle favorise l’endormissement (bien qu’il ne soit pas exclu que toute la lumière atteignant la rétine ait une influence). Il s’ensuit que si nous nous exposons à de la lumière bleue alors que nous nous préparons à dormir, nous bloquons la sécrétion de mélatonine ce qui entraîne une dysrégulation du cycle du sommeil.

Les choses semblent claires… Sauf que la plupart des études réalisées dans ce domaine ne sont pas représentatives de notre exposition moyenne à la lumière bleue. En effet, la plupart des conditions expérimentales ne correspondent pas à la vie quotidienne d’une personne lambda. Et même dans ce cas, les changements dans la qualité du sommeil restent assez minimes (différences de 10 minutes dans l’endormissement). De plus, il s’agit généralement d’études avec un faible nombre de participants : moins d’une vingtaine le plus souvent, et presque toujours des jeunes hommes. Si bien que l’impact nocif de la lumière bleue n’apparaît plus si important.

Mais si problème il y avait bien, les filtres tant vantés sont-ils une solution ? En fait, des recherches récentes indiquent que le blocage de la lumière bleue par des filtres ne garantit pas une meilleure qualité de sommeil. Certes, il est facile de chercher un coupable unique, la lumière bleue, d’y opposer un remède simple, un filtre, et de se convaincre que nous faisons ce qu’il y a de mieux pour notre sommeil… tout en continuant à utiliser nos appareils électroniques !

Ce n’est pas tant l’excès de lumière bleue, qui selon les études n’est pas assez puissant pour perturber gravement notre cycle circadien, que ce que nous faisons avec nos écrans qui nous empêche de nous endormir.

La véritable solution, c’est d’éteindre nos téléphones et autres écrans et nous endormir.

Annonces trompeuses

Si l’on examine les affirmations concernant l’utilité de ces filtres, on constate que de nombreux fabricants affirment que leurs produits sont nécessaires pour tout ce que nous faisons au quotidien. Pour ce faire, ils mettent en avant que la lumière bleue endommage notre rétine et contribue au développement de la dégénérescence maculaire liée à l’âge, et que nous devons donc l’éviter en permanence.

Il convient de noter que la plupart des travaux établissant un lien entre la lumière bleue et les lésions de la rétine (ou des neurones du cerveau) ont été réalisés soit sur des cellules en culture, soit sur des animaux de laboratoire tels que des mouches à fruits. Ces conditions et modèles expérimentaux ne ressemblent pas aux caractéristiques et à la protection des yeux humains.

En outre, l’intensité lumineuse ou le temps d’exposition utilisés dans ces appareils sont très différents et plus élevés que dans nos appareils électroniques. Il convient donc d’être prudent lors de l’extrapolation de ces résultats à la physiologie humaine. (En France, l’ANSES indique en 2019 que « le niveau de risque associé à une exposition chronique à des LED riches en bleu ne peut être évalué à ce jour » mais préconise la précaution, ndlr.)

Il est toutefois établi par des études que le blocage de la lumière bleue par divers filtres n’empêche pas ou ne retarde pas le développement de ces pathologies.

Les filtres peuvent être contre-productifs

De nombreuses entreprises continuent de mettre en garde contre l’exposition à la moindre lumière bleue de nos écrans et attisent la peur des effets nocifs pour vendre leurs filtres.

C’est non seulement inutile si l’on a une utilisation raisonnée, mais aussi contre-productive : pendant la journée, nous avons besoin de percevoir la lumière, y compris bleue, pour réguler notre cycle circadien. À tel point que pour tenter d’atténuer un dérèglement de ce cycle dû à un manque de lumière du jour, quel est le meilleur traitement ? Pas un filtre, mais bien une exposition à la lumière.

Soleil en fausses couleurs, vu dans l’ultraviolet
Notre Soleil (ici, vu dans l’ultraviolet, en fausses couleurs) émet naturellement de la lumière bleu : notre corps en a besoin et chercher à se couper de cette source de rayonnements est contre-productif. NASA/SECCHI/EUVI

Lorsque nous utilisons trop de filtres, les informations que notre cerveau reçoit sont confuses. D’une part, les stimuli externes indiquent à notre horloge biologique que nous devons encore être éveillés… Mais de l’autre, en supprimant complètement les informations relatives à la lumière bleue, le cycle de la mélatonine est activé comme si nous étions endormis. Et cela peut vraiment perturber notre rythme circadien.

En outre, le fait de supprimer les informations relatives à la lumière bleue sans en avoir besoin appauvrit notre vision.

Conclusion : si vous êtes inquiet pour la qualité de votre sommeil, la meilleure chose à faire est de mettre de côté votre téléphone portable, votre tablette ou votre ordinateur pendant un moment avant de vous endormir. La lumière bleue n’est pas responsable de nos insomnies…

The Conversation

Conchi Lillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

The Conversation. Rigor académico, oficio periodístico

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